Un sérieux challenge.

L'aventure a commencé quand j'ai été contacté au mois de juin par la Sté de production WGBH spécialisée dans les émissions de vulgarisation scientifique (NOVA), dans le but de construire une machine de guerre médiévale.

La construction de deux types de machines de jet était envisagée:

A gauche: L’une à contrepoids fixe que nous appelons en Europe «Mangonneau», conçue par ordinateur à l’Institut Militaire de Virginie.
A droite: L’autre, à contrepoids suspendu (trébuchet), plus grande, conçue avec compas et règle selon la géométrie Euclidienne, (carnet de Villard de Honnecourt - 1215) que l’on appelle de nos jours “le trait”

La construction de ces machines devait répondre à plusieurs interrogations historiques et scientifiques:
  1. Était il possible de construire la plus grosse d’entre elle uniquement avec les techniques médiévales?
  2. Étaient elles réellement capable de projeter des boulets de 300 livres (124 kg) à plus de 160 yards?
  3. Étaient elles capable d’ouvrir une brèche dans un mur maçonné, en granit, de 2,10 m d’épaisseur?
  4. Qu’elle pouvait être la précision des tirs?
  5. Pourquoi la machine à contrepoids suspendu (Trébuchet) a-t-elle systématiquement remplacé celle à contrepoids fixe dès le XIV siècle?

Je me suis donc retrouvé le 13 octobre au château de Caerphilly; près de Cardiff, au pays de Wales aux côtés entre autres, de Michael Prestwich, historien, écrivain et professeur d'université anglais, de Peter Humphries, conservateur de monuments historiques du pays de Galles, de Roland Bechmann, historien, architecte, écrivain et spécialiste Français de Villard de Honnecourt, de Marie Thérèse Zenner (U.S.A.), spécialiste en géométrie Romane etc..
Mon rôle au départ, par rapport à d’aussi éminentes autorités, devait se borner à un simple avis technique, or il s’est avéré que si l’équipe de Virginie qui se chargeait de la machine à contrepoids fixe savait exactement ce qu’elle avait à faire, l’inexpérience manifeste des autres candidats quant à la réalisation de la hinger conterweight a décidé au dernier moment le producteur Michael Barnes, qui connaissait mes nombreuses réalisations depuis plus de 15 ans dans ce domaine (environ une trentaine de machines de jet de tous type), à me confier l'exécution de ce dernier. Je fus évidemment séduit par l'ampleur du challenge et par les moyens mis en oeuvre pour le mener à bien, quoique n’ayant aucune idée des timber framers que j’allais trouver ce qui m’inquiétais un peu, travaillant d’habitude en langue française avec ma propre équipe. La machine qui m’a été confiée était inspiré d’une gravure du début du XIII siècle dessinée par un ingénieur /architecte - Villard de Honnecourt - le seul, à ma connaissance, à expliquer le principe qui régit les poids et les proportions permettant de construire facilement, avec les instruments de l’époque, des machines immenses, aux performances étonnantes et qui fonctionnent avec beaucoup de grâce. Dans ces temps où les gens ne savaient ni lire ni écrire, le savoir se transmettait par des figures d’animaux résumant les formules géométriques nécessaires.

D'après l'historien Michael Prestwich cette machine était assez proche de celle construite au XIII è siècle sur ordre d’ Edouard 1er Roi d'Angleterre - the WarWolf -. Ses dimensions étaient telles que son authenticité fut mise souvent mise en doute.

La construction des deux machines et le tournage ont eu lieu dans un grand château d’Ecosse sur les rives de Loch Ness, desservi par un étroit chemin de muletier ce qui a occasionné un approvisionnement assez folklorique par bateau, évidemment aucune grue n’était présente.
L'équipe se composait d’ingénieurs, de scientifiques, d’une quarantaine de charpentiers et de l’équipe de tournage.
Ma première prise de contact avec les timber framers s’est faite un soir, dans un pub, à Fort Augustus où ils menaient joyeuse vie. Je me suis vite dit que nous étions fais pour nous entendre et d’ailleurs à la fin de la soirée mon anglais avait beaucoup progressé, du moins je le crois.

Il existe dans certains pays d’Europe - France, Belgique, Allemagne et Luxembourg quelque chose qui ressemble un peu à cette guilde et que l’on appelle compagnonnage mais là, je me trouvais seul français, devant donc communiquer en anglais mais aussi en pieds, pouces, yards, etc..

Ma consommation d’aspirine les premiers jours a été assez importante! La construction proprement dite a commencé le 17 octobre et s'est terminée le 5 novembre, 4 jours ont été nécessaires au montage de la machine. Tout a été fait avec des outils traditionnels, le tour à bois fonctionnait à la main, le bras de lancement a été taillé dans un chêne de 50 ft de long, et d'un diamètre moyen de 2 ft dans son milieu, 2 t 700 de bois de qualité, livré brut, travaillé sur six faces, uniquement à la hache.
Mais il n’a fallu que 4 heures pour mettre le mât en place à 24 ft de haut par un système de poulies et de chèvre en bois. Nous avons les même techniques de levage en Europe mais elles ne sont malheureusement presque plus utilisées et je me suis régalé à revoir ce très beau spectacle.

Au début je n’ai pas ressenti cet ouvrage comme un challenge mais comme un travail particulièrement intéressant à faire le mieux possible. Puis en cours de tournage nous avons appris que c’était le plus gros trébuchet jamais construit depuis plusieurs siècles qui était en cours de réalisation ce qui a commencé à me rendre un peu anxieux car je n’avais jamais rien bâti d’aussi grand.

Des difficultés plus ou moins important ont surgit notamment quant à l’axe principal d’un diamètre trop important par rapport à l’arbre ce qui pouvait compromettre grandement sa résistance. Sans doute un problème de communication mais il a fallu renforcer l’ensemble avec des planches de part et d’autre du mât et cercler le tout, ce qui ne nous a pas avancé. A ce sujet, je crois que la fixed counterweigth était très exigeante en main d’oeuvre et je remercie la poignée de fidèles grâce a qui the hinged counterweigth a pu être terminé. Ils m’ont empêché de me décourager, cela me fait encore chaud au coeur, et je suis certain que nos chemin se recroiseront pour de belles aventures.

Mon anxiété a grandi quand la machine a été terminée. Repliée, elle était aussi grande qu’un immeuble de 4 étages. Puis nous avons chargé la huche du contrepoids des premières tonnes de sable.

Nous avons mis péniblement le boulet de 124 kg dans la fronde en chanvre tressé et l’équipe s’est éloignée en attendant le signal du déclenchement. Un silence pesant a envahi le chantier d’habitude si bruyant. Tout le monde attendait Je me sentais oppressé.
j’ai pris du recul et me suis calmé en prenant mon temps pour regarder «la bête». Elle était vraiment très belle, puissante, équilibrée, racée.
J’ai ressenti alors une réelle harmonie et une grande confiance. J’ai mentalement remercié mon ancêtre opératif Villard de Honnecourt et ses petits secrets géométriques, Craignant pour la solidité du mât nous avions peu chargé le contrepoids pour ce premier tir mais, brave bête, la machine fonctionna quand même correctement, quoique le tir fut vraiment trop court.
Puis comme tout était normal nous l’avons chargé avec le reste de sable soit environ 6 tonnes. Ayant une certaine habitude de ces machines je m’étais aperçu dès le début de sa construction qu’elle était mal orientée par rapport à la cible mais malgré mes demandes répétées, (sans doute mon anglais est il en cause ...?) elle n’avait pas été ajustée. Cela ne l'empêcha pas de faire de très beaux tirs remarquablement groupés, mais à droite de la cible.

Le jour suivant des timber framers m’ont convaincu de mettre de travers le chanel pour essayer de tirer plus à gauche.Très honnêtement je n’y croyais pas beaucoup et redoutais pour la sécurité mais dès le premier tir nous sûmes que c’était la bonne solution. Je ne m'étendrais pas sur toutes les performances techniques et sa puissance de destruction, d’autres sont plus habilités que moi pour le faire dans vos colonnes. Je voulais surtout par ces quelques lignes vous faire partager mes sentiments, mes émotions, mes joies.

Cette superbe machine nous a comblés et les Timber framers lui ont fait grand compliment en la surnommant "The Gracefull".

J’ai aussi apprécié l’élégance de hisser les couleurs Françaises sur la machine et sur le donjon du château. Ces travaux ont, entre autre, permis de répondre à une question très controversée: Pourquoi le trébuchet, avec son contrepoids suspendu, a-t-il systématiquement remplacé le contrepoids fixe dès le XIV siècle?
Si la machine du V.M.I. du fait de ses dimensions moindre a demandé moins de bois, la main d’oeuvre a été plus importante, et il a fallu 6 tonnes de plomb pour lester son mât. De nos jours cela reste prohibitif, mais que dire de ce coût au moyen-âge. Comment faire face à une telle dépense quand par exemple au siège d’Aiguillon, (Sud Ouest) en 1346, douze machines ont été dressées contre les remparts. Sans parler du prix exorbitant du transport et des vols fréquents.
Par contre le concept du contrepoids mobile permet non seulement de construire une machine plus fiable, plus robuste et plus facile à régler, mais aussi de la charger avec des matériaux gratuits (terre, cailloux...) trouvés sur place. On peut résumer cette question historique avec la boutade“ comment aplatir votre prochain pour moins cher“
C'était une aventure extraordinaire, comme il en arrive une seule fois dans une vie, et je suis conscient de la chance que j’ai eue, même si derrière il y a quinze ans de travail passionné mais surtout acharné. Malgré mon expérience j’ai été anxieux car je n’étais pas certain d’y parvenir.

j’ai été heureux, à travers cette exceptionnelle opportunité, de pouvoir confirmer l’ efficacité d’un savoir ancien, indispensable pour les choses simples de (presque!) tous les jours, mais que l’on voudrait tant renier.
Je travaille aussi avec des ordinateurs et apprécie le progrès, mais je crois fermement que en regard de cette machine qui allie la connaissance, la beauté et la force, l’on devrait prendre garde de ne pas détruire toute la richesse et la sagesse de notre culture.
J’ai été très fier de travailler avec des gens d'exception, de vrais professionnels sans qui rien n’aurait été possible. Je crois aussi que notre entente été fondée sur les mêmes valeurs.

Mes projets sont d’abord finir ce que j’ai en cours et qui a souffert de cette entreprise que je ne regrette pas, puis avant la fin d’année, un pont levis du coté de Cognac et pour 1999 un gros projet médiéval (3 ans de travail) en Suisse, sans oublier un film canadien en janvier sur Jeanne d'Arc (tourné en Tchécoslovaquie) et d’autres longues et passionnantes réalisations en Charente Maritimes, en Belgique et au Canada. L’an 2000 s’annonce chargé !

-- Renaud BEFFEYTE

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ARMEDIEVAL

Cete page dernière moditié le 21 février 1999.